Le changement climatique frappe de plein fouet les éleveurs français. Canicules à répétition, sécheresses prolongées, fourrage rare et coûteux, stress thermique des animaux — les défis s’accumulent sur les exploitations. Dans ce contexte, l’agrivoltaïsme et l’élevage forment une alliance de plus en plus concrète. Installer des panneaux solaires sur des prairies ou des pâturages offre des bénéfices directs pour l’éleveur, le troupeau et la prairie. Tour d’horizon complet.
L’agrivoltaïsme appliqué à l’élevage : de quoi parle-t-on ?
L’agrivoltaïsme désigne l’installation de panneaux photovoltaïques sur des terres où une activité agricole se maintient. Appliqué à l’élevage, ce modèle consiste à déployer des structures solaires surélevées sur des prairies, des pâturages ou des parcelles fourragères. Les animaux continuent de pâturer librement sous et entre les rangées de panneaux.
Contrairement aux centrales solaires au sol classiques, les installations agrivoltaïques dédiées à l’élevage respectent des contraintes précises. Les structures atteignent une hauteur minimale de 4 à 5 mètres sous les panneaux. Les passages entre rangées permettent la libre circulation du bétail et des engins agricoles — jusqu’à 15 mètres de largeur pour certaines configurations.
Ce modèle concerne plusieurs types d’élevage. L’élevage ovin constitue le cas d’usage le plus répandu. Les bovins laitiers et allaitants font l’objet de nombreux projets pilotes. Les élevages caprins et équins s’y prêtent également. Dans tous les cas, l’objectif reste le même : créer une synergie entre production agricole et production d’énergie, sans sacrifier l’une au profit de l’autre.
Le décret agrivoltaïque du 8 avril 2024 encadre précisément ce modèle. Il impose la démonstration concrète des bénéfices pour l’exploitation agricole. L’activité d’élevage doit rester prioritaire. Le rendement fourrager doit se maintenir à au moins 90 % de son niveau habituel sur une parcelle témoin.
Premier bénéfice : la protection contre le stress thermique
C’est l’avantage le plus immédiat et le plus tangible pour l’éleveur. Le stress thermique constitue l’un des premiers facteurs de perte de productivité dans les élevages bovins et ovins. Lorsque la température dépasse 25 °C et que l’humidité est élevée, les animaux réduisent leur consommation alimentaire. Leur production laitière chute. Leur croissance ralentit. Leurs performances de reproduction se dégradent.
Les panneaux solaires créent des zones d’ombre sur la prairie. Cette ombre partielle et mobile — notamment avec les systèmes trackers — régule la température ressentie par les animaux. Elle leur permet de continuer à pâturer sereinement même par forte chaleur.
Les études menées sur des sites agrivoltaïques en production montrent des effets positifs sur la santé du troupeau, la capacité de production de viande et les performances de reproduction des bovins. Pour les ovins, une étude conjointe INRAE-Statkraft-CVE publiée en 2024 confirme les effets positifs du pâturage sous panneaux solaires sur le comportement et le bien-être des animaux.
Par ailleurs, les structures agrivoltaïques offrent une protection partielle contre d’autres aléas climatiques : vent, pluie, grêle. Cette protection n’élimine pas les risques, mais elle les atténue significativement pour les animaux les plus exposés.

Deuxième bénéfice : la préservation de la prairie
La prairie souffre elle aussi du changement climatique. En période de sécheresse, l’herbe jaunit, se dessèche et disparaît. L’éleveur doit alors acheminer du fourrage ou puiser dans ses stocks, ce qui alourdit considérablement les charges d’exploitation.
L’ombrage créé par les panneaux solaires réduit l’évapotranspiration de la prairie. La végétation conserve son humidité plus longtemps. Les besoins en eau diminuent de 15 à 30 % selon la configuration de l’installation et les conditions climatiques locales.
Les résultats obtenus sur le site pilote de Souleuvre-en-Bocage, en 2024-2025, sont significatifs. Les rendements annuels de la prairie sous installation agrivoltaïque restent similaires à ceux d’une parcelle témoin en conditions normales. En revanche, en conditions sèches, la prairie agrivoltaïque affiche une meilleure résilience. Elle maintient une productivité fourragère supérieure à la parcelle témoin non protégée.
Ce bénéfice se traduit directement sur les charges de l’exploitation. Moins de fourrage acheté, moins de stocks mobilisés en avance, moins de pression sur la trésorerie en période de sécheresse.
L’Institut de l’Élevage a publié en septembre 2025 un guide pratique complet sur l’agrivoltaïsme appliqué aux ruminants. Ce document de référence fournit des recommandations précises sur la conception des installations, la gestion des couverts prairiaux et le chargement animal compatible avec les structures solaires.
Troisième bénéfice : un revenu complémentaire stable sur 20 à 40 ans
C’est souvent l’argument décisif. Les revenus agricoles restent soumis aux aléas climatiques, aux fluctuations des marchés et aux variations du prix des intrants. Un loyer solaire garanti sur 20 à 40 ans constitue un revenu prévisible que beaucoup d’exploitations cherchent à sécuriser.
Dans le modèle le plus courant, l’éleveur loue ses parcelles à un développeur photovoltaïque. Ce dernier finance l’intégralité de l’installation — structure, panneaux, onduleurs, raccordement. Il assume les coûts d’entretien et d’exploitation pendant toute la durée du bail. À la fin du contrat, il démantèle les structures et restitue les parcelles dans leur état initial.
Le loyer perçu par l’éleveur se situe généralement entre 2 000 et 5 000 € par hectare et par an selon la localisation et la puissance installée. Sur une exploitation de 10 hectares valorisés en agrivoltaïsme, cela représente entre 20 000 et 50 000 € de revenus complémentaires annuels — sans aucun investissement de la part de l’éleveur.
Ce revenu permet de sécuriser l’exploitation dans les années difficiles, d’investir dans des équipements ou d’anticiper la transmission. Il complète les revenus agricoles sans les remplacer ni les menacer — à condition que le projet soit bien conçu et que les bénéfices pour l’élevage soient réels.
Pour comprendre comment se calcule concrètement la rentabilité d’un champ solaire selon la surface et le mode d’exploitation, notre article sur combien rapporte un champ de panneaux solaires détaille les chiffres clés à connaître avant de s’engager.
Quatrième bénéfice : la réduction des coûts d’entretien des prairies
C’est un avantage souvent sous-estimé. Les moutons pâturant sous les panneaux maintiennent la végétation rase sans que l’éleveur n’ait besoin de mobiliser du matériel de fauche. Ils remplacent efficacement les tondeuses mécaniques sur les bandes enherbées entre les rangées.
Pour le développeur, cette gestion par le pâturage réduit les coûts d’entretien de la centrale. Pour l’éleveur, elle valorise le troupeau sur des surfaces supplémentaires sans charge foncière. Les deux parties trouvent un intérêt direct dans cette organisation.
Pour les bovins, la cohabitation avec les structures solaires nécessite une adaptation progressive. Les animaux apprivoisent rapidement les nouvelles installations. Plusieurs éleveurs témoignent d’une recherche spontanée de l’ombre par les animaux dès les premières journées chaudes. La cohabitation s’avère naturelle dans la grande majorité des cas.
Cinquième bénéfice : la valorisation environnementale de l’exploitation
L’agrivoltaïsme et l’élevage produisent ensemble des externalités positives qui dépassent le cadre de l’exploitation. La production d’électricité verte contribue aux objectifs nationaux de transition énergétique. La préservation de la prairie et la réduction des besoins en eau diminuent l’empreinte carbone de l’exploitation.
Ces arguments prennent une dimension stratégique dans un contexte où les éleveurs subissent une pression croissante sur leurs pratiques environnementales. Un projet agrivoltaïque bien documenté renforce la crédibilité environnementale de l’exploitation. Il peut faciliter l’accès à certaines aides, labels ou certifications.
Par ailleurs, les structures agrivoltaïques créent des corridors écologiques entre les rangées de panneaux. Elles favorisent la biodiversité des prairies, la présence d’insectes pollinisateurs et le maintien d’une flore diversifiée. Ces effets bénéfiques sur la biodiversité sont désormais documentés par plusieurs études de terrain menées en France.
Les points de vigilance avant de se lancer
L’agrivoltaïsme et l’élevage forment une association prometteuse, mais quelques points de vigilance méritent attention avant de signer un bail avec un développeur.
La conception de l’installation doit réellement intégrer les contraintes de l’élevage. Des structures trop basses, des passages insuffisants ou un ombrage trop dense peuvent nuire à l’activité agricole plutôt que la soutenir. L’éleveur doit exiger des garanties techniques précises sur la hauteur des structures, la largeur des passages et le taux de couverture.
Le choix du développeur est déterminant. Un projet agrivoltaïque sérieux commence par une étude agronomique approfondie, une concertation avec l’éleveur sur la conception et un suivi des indicateurs agricoles pendant toute la durée du bail. Méfiez-vous des projets qui présentent l’élevage comme un accessoire du projet solaire plutôt que comme une activité principale à préserver.
Enfin, les démarches administratives prennent du temps. Un projet agrivoltaïque sur terres d’élevage nécessite un permis de construire, l’avis de la CDPENAF (commission départementale de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers) et, selon la puissance, une procédure d’appel d’offres CRE. Anticiper ces délais dès le départ évite les mauvaises surprises.
L’agrivoltaïsme, un choix stratégique pour l’élevage de demain
L’agrivoltaïsme et l’élevage forment une combinaison gagnante lorsque le projet est bien conçu. Protection contre le stress thermique, préservation de la prairie, revenu complémentaire garanti sur 20 à 40 ans, réduction des coûts d’entretien et valorisation environnementale — les bénéfices pour l’éleveur sont concrets et mesurables. Dans un contexte de changement climatique et de pression économique croissante sur les exploitations, l’agrivoltaïsme constitue un levier de résilience à ne pas négliger.

